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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 17:43

 

Extraits de « Fausses impressions » Anita Baños-Dudouit - Edition du bout de la rue

Paris 13ème, septembre1974

La douche est fermée !

Face à l’air arrogant du patient qui se présente dans une tenue indécente ; en short, dépoitraillé, le drap de bain jeté négligemment sur l'épaule ; ne dissimulant rien de son corps viril à la peau halée, l’infirmière ravale sa remarque.

Après avoir verrouillé la porte de l’infirmerie, elle le précède dans le couloir jusqu’à la salle de bain. Appuyant sur le commutateur, la lumière agressive du néon éclaire la pièce d’une teinte blafarde. Elle referme la fenêtre, se retourne et se retrouve nez à nez avec l’homme. Tétanisée, elle fixe, incrédule, le bandeau de cuir noir qui lui masque un œil tandis qu’il l’accule contre le carrelage froid du mur. Un frisson la transperce comme une lame acérée. Elle cligne des yeux pour chasser la vision terrifiante qui s’impose soudain. Encore un cauchemar ! Empoignée violemment par le col, les premiers boutons yoyo s’éjectent des boutonnières, entrebâillant sa blouse sous laquelle elle ne porte que ses sous-vêtements. La main de l’homme effleure sa gorge, remonte vers son cou et s’y crispe. Elle panique.

« Regarde-moi, petite salope, et crie mon nom ! 

– Yann Arman ! Non ! »

Elle hurle d’effroi. Il serre. La lumière asthmatique du néon scande son angoisse. Sa bouche proche exhale une haleine tiède, tabagique. L’odeur de sa sueur l’écœure. Il halète, intensifie son étreinte. Elle hoquète, l’air lui manque. Ses jambes cotonneuses ploient.

« Calme-toi ma chérie ! »

Réveillée en sursaut, oppressée, le corps moite et tremblant, le cœur affolé, Sarah se débattit avec l’oreiller sous lequel elle était enfouie et se redressa paniquée. Les bras de Daniel l’enserraient.

« Encore l’un de tes cauchemars ! »

Le regard et l’esprit de la jeune femme se stabilisèrent sur la poitrine de l’homme brun, dénudé, qui partageait son lit. Le retour de sa lucidité raviva la constatation de l’emprise psychique qu’exerçait toujours sur elle son ancien patient. Combien d’années encore pour en expurger cette réminiscence ? Lorsque les barrages de sa conscience faiblissaient, le subconscient surfait allègrement sur les vagues du traumatisme passé.

« Il est revenu ! 

– Yann ? »

Elle haussa les épaules à la réplique saugrenue de Daniel. La gamme d’expressions sur son visage et le froncement de sourcils de son regard sombre traduisaient une incrédulité inquiète.

« Non, pas lui ! Rassure-toi, je ne délire pas. Il est revenu ce sentiment d’être un animal traqué depuis l’admission récente dans l’unité d’un psychotique de trente et un an pour un accès de violence envers sa sœur. »

Aujourd’hui, elle craignait la répétition de l’épreuve endurée l’an passé dans son ancien service de psychiatrie. Malgré le calme, le mutisme, le détachement apparent du patient, l’intérêt dont elle était l’objet la mettait mal à l’aise. Elle frissonnait dès qu’elle croisait son regard. Une sensation d’alerte trop bien connue qui lui remémorait comment, à ses dépens, elle s’était retrouvée entraînée dans une partie d’échecs à dimension humaine, harcelée psychiquement par le sociopathe Yann Arman. Les propos de celui-ci restaient gravés dans son esprit : Ton calvaire émotionnel m’a procuré une jouissance comparable à une masturbation. J’ai besoin que quelqu’un perpétue mon souvenir.. Un an après la marque semblait indélébile.

« Je n’aurais pas dû retourner au Service 14 après mon arrêt maladie. Je devrais changer de service, voire de métier. J’en ai marre de devoir supporter les travers pervers des psychotiques, psychopathes, sociopathes ! Qu’est-ce que j’ai qui me prédispose à susciter leur intérêt ?

– La question serait plutôt : qu’est-ce qui les attire ?

– Et que répondrais-tu ?

– Que tu es une soignante jeune, dynamique, empathique, dotée d’un soupçon de naïveté et de fraîcheur qui suscite la confiance. Tu les considères autrement que comme des malades, des êtres amenuisés. Tu les vois, les écoutes, les respectes et les séduis comme tu m’as séduit, chère Sarah. »

Le regard tendre, il caressa du doigt sa bouche maussade.

« Oui, je cumule tous les atouts d’une proie facile pour des manipulateurs, des pervers dont le but d’une relation est de dominer l’autre. Je suis inapte à ce boulot !

– Ne te sous-estimes pas, tu as progressé. »

Cette phrase autrefois prononcée par son persécuteur la fit sursauter. Quand cesserait-elle de relever ces similitudes ? Te débarrasser de moi : impossible, lui avait-il prédit. Daniel lui prodiguait ses encouragements sans s’être rendu compte de son inattention. Un phénomène de plus en plus fréquent. Elle recentra son écoute sur ses paroles.

« L’épreuve Yann a été formatrice, poursuivait-il. Désormais, d’instinct, tu détectes les manipulateurs et tu ne te laisseras plus fasciner par eux. Si tu gardes la distance thérapeutique indispensable, que tu évites les pièges de la psychanalyse à laquelle tu n’es pas formée, tu gèreras ces relations sans t’enferrer dans les situations du transfert. Quant à changer d’affectation, tu restes la seule juge. N’aurais-tu pas oublié de me parler de ton récent problème relationnel ? Tu as trop tendance à la réserve. Dans notre métier, il est indispensable d’évacuer les tensions. Je ne te jugerai pas, je veux juste t’aider.

– Tiens, j’ai déjà entendu ça. C’est grave Docteur ! »

La réplique acerbe de Sarah fusa. Se sentir assimilée à l’une de ses patientes touchait un point sensible.

« Ne sois pas aussi susceptible ! Je réagis en psychiatre, soit. Déformation professionnelle oblige ; j’espère cependant ne pas entretenir avec toi une relation contraire à l’éthique. Il sourit et ponctua un baiser sur ses lèvres boudeuses. Tu ne peux ignorer les bienfaits de la parole et les ravages du non-dit. Bon, je prépare le café et tu me racontes tout. »

Tandis qu’il se coulait hors du lit avec un mouvement félin, enfilait un bermuda et un tee-shirt, la pensée de Sarah dévia vers Grisette. Sa chatte et lui ne s’appréciaient guère. Pour preuve, l’incident de la découverte par l’animal du bandeau de cuir noir dont Yann se masquait l’œil. Daniel le conservait-il comme un trophée ? Pour toute réponse, elle n’avait obtenu qu’un haussement d'épaules agacé. L’irritation et la manière brusque dont il l’avait arraché des griffes de l’animal avant de lui décocher un coup de pied rageur provoquèrent leur premier désaccord. Elle ne revit ni le bandeau ni Grisette.

« Je regrette le temps où la mixité en psychiatrie n’existait pas ! » déclara-t-elle excessive. Cela aurait été salutaire pour tout le monde ! Je n’aurais pas croisé les chemins tortueux des familles Gallois et Kléber ni déterré leurs terribles secrets. Nos vies n’en auraient pas été bouleversées. Personne ne s’en sort indemne, regretta-t-elle en son for intérieur.

Quittant le lit, elle tressa ses cheveux bruns et passa le déshabillé en soie bleue dont la teinte s’harmonisait à celle de ses yeux. Daniel le lui avait choisi initialement blanc bordé de dentelle noire, couleur préférée du joueur d’échecs qu’il était, une passion partagée avec Yann. Elle le lui fit échanger car depuis l’éprouvante partie engagée avec ce dernier, elle avait développé une névrose phobique à l’association de ces deux couleurs.

« Ah, non, Sarah ! Pas de prise de tête dès le réveil. Installe-toi et raconte-moi tout. » répliqua Daniel de la cuisine.

Une agréable odeur de café, le déclic du grille-pain prometteur de tartines grillées, la rasséréna. Le ventre vide gâtait son humeur.

« Oui, Docteur, la parole libère ! murmura-t-elle pour elle-même chaussant ses mules. Quelle ingrate ! »

Elle ne pouvait que lui être reconnaissante pour sa patience dont elle devinait néanmoins les limites. Dans son métier, ne subissait-il pas suffisamment de perturbations ? Alors, s’il devait encore les endurer dans le privé et retrouver du travail à la maison… C’est pour cela, entre autres, qu’elle s’évertuait à atténuer l’épanchement de ses maux psychiques, sachant qu’elle en freinait aussi leur mise à distance. Impossible de se décharger sur autrui, de trouver l’oreille indulgente et patiente du confident. Pour l’heure, le monde des songes restait la soupape libératrice qui évitait à son esprit de basculer dans la morbidité. Ses vingt-cinq ans lui pesaient parfois.

Depuis que Daniel Kléber partageait l’appartement de Sarah Béranger, il avait adopté le port de la moustache. Un subterfuge illusoire pour occulter sa ressemblance avec Yann mais qui n’empêchait pas celui-ci de s’immiscer dans leur couple jusqu’à en perturber les moments les plus intimes. Fantasmes dérangeants et paralysants qui la dévoraient de l’intérieur.

La résistance du trentenaire faiblissait. Il succombait progressivement au découragement, basculait vers l’intolérance, et constatait l’inexorable déliquescence de leur relation amoureuse. Daniel était las de se battre contre l’entité omniprésente qui s’appropriait le subconscient de sa compagne et déplorait que leur union l’entretienne. Cette gageure, il allait la perdre, peu dupe du dénouement de leur séparation provisoire. Ce stage de secouriste en montagne était un leurre auquel ils feignaient de croire. Yann pouvait être déclaré vainqueur posthume de la partie d’échecs qu’il avait instrumentalisé méthodiquement. Sa disparition était un coup imparable, imbattable. Bien joué frérot !

 

 

Couverture-fausses impressions

 

 

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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 12:28

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Prologue

 

L'infirmière Sarah Béranger arriva la dernière à l'atelier de musicothérapie où se tenait la réunion de service. A la recherche d'un siège libre, elle repéra, à côté du Dr Françoise Valence, la présence du nouvel interne de psychiatrie. "Non, pas lui !" Le rythme de son pouls s'accéléra, elle frissonna et pâlit sous l’émotion, déconcertée par sa ressemblance avec Yann Arman, l'un de ses anciens patients. Hallucination, sosie, jumeau ou usurpateur ? Elle privilégia cette dernière éventualité car un tel fait divers avait défrayé la chronique hospitalière l’année précédente et pouvait avoir fait des émules. Incapable de réfléchir, de prendre la décision d’accuser cet homme d’imposture, glacée de la tête au pied, elle restait figée à l'entrée de la salle. Sa seule pensée cohérente : fuir. Elle s'apprêtait à faire demi-tour lorsque sa collègue Flore l’interpella. Sans discrétion, elle lui indiquait une chaise vacante, dirigeant sur elle toute l'attention. Sarah retint sa respiration tandis que le regard sombre de l’interne glissait sur elle sans aucun signe d'une quelconque reconnaissance. "Quelle maîtrise dans la dissimulation ! Ce harcèlement frise la persécution." pensa-t-elle outrée.

 

Chapitre 1

 

De l'extérieur, rien ne distinguait cet hôpital d'un autre. Situé en banlieue parisienne, l’Asile, nom populaire encore donné par ceux qui l'avaient connu avant le souffle réformateur de Mai 68, avait été renommé Centre Hospitalier Spécialisé et les malades mentaux étaient devenus des patients. Des changements de dénomination dans le but de masquer la dure réalité de ceux qui résidaient en ce lieu sans l'avoir choisi. Implantés dans un parc aux arbres vénérables, les bâtiments austères en meulière à deux étages respiraient le calme, un calme apparent et trompeur pour les non-initiés. Passer la grille télécommandée du CHS puis la porte verrouillée d'une unité de soins c'était pénétrer dans un monde parallèle. A l'heure du choix professionnel, suivant un parcours tracé par l'exemple maternel, Sarah Béranger avait décidé d’embrasser la carrière d'infirmière en psychiatrie. Au contraire de ses copines paniquées, elle savait de quoi il en retournait et ne regrettait pas sa décision. Elle avait découvert là un rôle complexe et passionnant. Pourtant, quelle infirmière peut se targuer d'être suffisamment préparée à aborder les difficultés qu'entraîne le contact quotidien de patients atteints de troubles psychiques ! "La profession requière une bonne connaissance de soi mais à vingt ans peut-on prétendre se connaître suffisamment quand une vie parfois n'y suffit pas." jugea-t-elle.

Après trois années passées à travailler dans une unité Femmes, Sarah fut affectée dans la première unité mixte où toutes sortes de pathologies psychiatriques se côtoyaient : quelques graves névroses, des psychoses, aiguës pour la plupart.

Quelques jours après sa prise de service, un homme de vingt-huit ans fut hospitalisé : la troisième tentative d'insertion dans la vie sociale de Yann Arman se soldait encore par un échec.

Effacé et silencieux, il avait décidé de dissimuler l’un de ses yeux derrière un bandeau de cuir noir. Comme il n'y avait là aucune obligation médicale, Sarah s'en étonna.

" Pourquoi vous cachez-vous l'œil, Monsieur Arman ?

– C'est pour le préserver. J’alterne chaque semaine."

Il ne voulut pas s'en expliquer plus. Cet accessoire lui donnait l'apparence d'un ténébreux corsaire. Un sourire énigmatique persistait sur ses lèvres minces dès qu'il captait son attention. La seule note discordante de ce portrait tenait à la tonalité de son rire, un rire dissonant et crispant, incommunicatif par son manque de gaieté.

* * *

La présence de cette nouvelle infirmière distrayait Yann et élargissait son champ d'intérêt. Après une courte période d'observation, il décida d’aborder Sarah. La trouvant seule à l'infirmerie cet après-midi là, il se posta dans l'entrebâillement de la porte. Silencieux, respectant son travail qui ne tolérait aucune erreur, il la regarda préparer le traitement journalier et n'abandonna sa réserve qu'une fois qu'elle eut rangé le plateau en bois alvéolé sur lequel s'encastraient les verres et les coupelles. Palette multicolore d'une pharmacopée principalement basée sur les anxiolytiques et les neuroleptiques. "Camisole chimique." grimaça-t-il.

– Tes ongles longs ne te gênent pas ?

L'emploi du tutoiement la surprit. Sans rien en laisser paraître, en bonne professionnelle qui ne tient pas à donner une impression de rejet, elle ne le suivit pas sur la voie d'une telle familiarité.

"Voyez-vous, Monsieur Arman, ils me sont, au contraire, très utiles ainsi.

– Ah, oui ! Sais-tu que chez les Chinois, c'est un signe de supériorité ?

– A chacun son interprétation, je ne suis pas Chinoise !"

Il sourit de sa répartie. Test probatoire réussi. Que valait-elle aux échecs ? Il lui proposa une partie qu'elle accepta tout en l'avertissant de son faible niveau. Elle était en effet une piètre adversaire. Obligeant, il lui vint en aide et se moqua gentiment de son inattention à la manipulation des pièces. Il la questionna sur sa vocation d'infirmière, ses buts dans l'existence, et elle lui répondit avec concision et prudence, pesant ses mots mais en cours de la conversation, elle lâcha le mot : amitié.

"L'amitié n'existe pas. Ce sentiment n'évoquait rien pour lui. C'est soit de l'amour, soit de l'homosexualité, constata-t-il d'une voix neutre, baissant la tête.

– Comment ! Vous n'avez donc pas d'amis ?"

Le regard dans le vague, l'esprit de Yann s'évada le déconnectant du présent. Sa tignasse noire retombait en partie sur son front et lui balayait le visage. Émergeant soudain de son monde autistique, d'un mouvement brusque, il rejeta en arrière sa chevelure et la fixa avec une moue blasée.

" Non. Lorsqu’on aime quelqu'un du sexe opposé, cela s'appelle de l'amour et lorsque c'est quelqu'un du même sexe, c'est de l'homosexualité.

– De l'homosexualité… !"

Une lueur amusée zébra sa prunelle sombre. Machinalement, il se saisit du fou noir et le tourna entre ses doigts.

"Sais-tu que les échecs ont été inventés en Inde pour distraire un roi ? La reine n'existait pas, elle n'est apparue qu'au Moyen Âge.

– Ah, tiens, quelle galanterie !"

Sarah usa de la plaisanterie pour ne pas montrer que ce brusque changement de sujet la décontenançait.

" Les pièces étaient différentes : fantassins, chevaux, char pour la tour, éléphant pour le fou et vizir pour la reine, cita-t-il d'un ton monocorde sans ciller.

– Un vrai jeu guerrier avec son vocabulaire adéquat : tournoi, adversaire, attaque, vainqueur, vaincu.

– L'homosexualité, c'est la peur du sexe opposé, la recherche d'une personne du même sexe qui nous comprenne. D'ailleurs ce n'est qu'une histoire de baise et de baisés. Il posa sa pièce triomphalement. Échec !"

Jetant un regard à sa montre, il se leva. C'était l'heure de la distribution des traitements avant le dîner.

Qu'elle ne croie pas la partie finie. Elle ne faisait que commencer !...



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