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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 12:28

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Prologue

 

L'infirmière Sarah Béranger arriva la dernière à l'atelier de musicothérapie où se tenait la réunion de service. A la recherche d'un siège libre, elle repéra, à côté du Dr Françoise Valence, la présence du nouvel interne de psychiatrie. "Non, pas lui !" Le rythme de son pouls s'accéléra, elle frissonna et pâlit sous l’émotion, déconcertée par sa ressemblance avec Yann Arman, l'un de ses anciens patients. Hallucination, sosie, jumeau ou usurpateur ? Elle privilégia cette dernière éventualité car un tel fait divers avait défrayé la chronique hospitalière l’année précédente et pouvait avoir fait des émules. Incapable de réfléchir, de prendre la décision d’accuser cet homme d’imposture, glacée de la tête au pied, elle restait figée à l'entrée de la salle. Sa seule pensée cohérente : fuir. Elle s'apprêtait à faire demi-tour lorsque sa collègue Flore l’interpella. Sans discrétion, elle lui indiquait une chaise vacante, dirigeant sur elle toute l'attention. Sarah retint sa respiration tandis que le regard sombre de l’interne glissait sur elle sans aucun signe d'une quelconque reconnaissance. "Quelle maîtrise dans la dissimulation ! Ce harcèlement frise la persécution." pensa-t-elle outrée.

 

Chapitre 1

 

De l'extérieur, rien ne distinguait cet hôpital d'un autre. Situé en banlieue parisienne, l’Asile, nom populaire encore donné par ceux qui l'avaient connu avant le souffle réformateur de Mai 68, avait été renommé Centre Hospitalier Spécialisé et les malades mentaux étaient devenus des patients. Des changements de dénomination dans le but de masquer la dure réalité de ceux qui résidaient en ce lieu sans l'avoir choisi. Implantés dans un parc aux arbres vénérables, les bâtiments austères en meulière à deux étages respiraient le calme, un calme apparent et trompeur pour les non-initiés. Passer la grille télécommandée du CHS puis la porte verrouillée d'une unité de soins c'était pénétrer dans un monde parallèle. A l'heure du choix professionnel, suivant un parcours tracé par l'exemple maternel, Sarah Béranger avait décidé d’embrasser la carrière d'infirmière en psychiatrie. Au contraire de ses copines paniquées, elle savait de quoi il en retournait et ne regrettait pas sa décision. Elle avait découvert là un rôle complexe et passionnant. Pourtant, quelle infirmière peut se targuer d'être suffisamment préparée à aborder les difficultés qu'entraîne le contact quotidien de patients atteints de troubles psychiques ! "La profession requière une bonne connaissance de soi mais à vingt ans peut-on prétendre se connaître suffisamment quand une vie parfois n'y suffit pas." jugea-t-elle.

Après trois années passées à travailler dans une unité Femmes, Sarah fut affectée dans la première unité mixte où toutes sortes de pathologies psychiatriques se côtoyaient : quelques graves névroses, des psychoses, aiguës pour la plupart.

Quelques jours après sa prise de service, un homme de vingt-huit ans fut hospitalisé : la troisième tentative d'insertion dans la vie sociale de Yann Arman se soldait encore par un échec.

Effacé et silencieux, il avait décidé de dissimuler l’un de ses yeux derrière un bandeau de cuir noir. Comme il n'y avait là aucune obligation médicale, Sarah s'en étonna.

" Pourquoi vous cachez-vous l'œil, Monsieur Arman ?

– C'est pour le préserver. J’alterne chaque semaine."

Il ne voulut pas s'en expliquer plus. Cet accessoire lui donnait l'apparence d'un ténébreux corsaire. Un sourire énigmatique persistait sur ses lèvres minces dès qu'il captait son attention. La seule note discordante de ce portrait tenait à la tonalité de son rire, un rire dissonant et crispant, incommunicatif par son manque de gaieté.

* * *

La présence de cette nouvelle infirmière distrayait Yann et élargissait son champ d'intérêt. Après une courte période d'observation, il décida d’aborder Sarah. La trouvant seule à l'infirmerie cet après-midi là, il se posta dans l'entrebâillement de la porte. Silencieux, respectant son travail qui ne tolérait aucune erreur, il la regarda préparer le traitement journalier et n'abandonna sa réserve qu'une fois qu'elle eut rangé le plateau en bois alvéolé sur lequel s'encastraient les verres et les coupelles. Palette multicolore d'une pharmacopée principalement basée sur les anxiolytiques et les neuroleptiques. "Camisole chimique." grimaça-t-il.

– Tes ongles longs ne te gênent pas ?

L'emploi du tutoiement la surprit. Sans rien en laisser paraître, en bonne professionnelle qui ne tient pas à donner une impression de rejet, elle ne le suivit pas sur la voie d'une telle familiarité.

"Voyez-vous, Monsieur Arman, ils me sont, au contraire, très utiles ainsi.

– Ah, oui ! Sais-tu que chez les Chinois, c'est un signe de supériorité ?

– A chacun son interprétation, je ne suis pas Chinoise !"

Il sourit de sa répartie. Test probatoire réussi. Que valait-elle aux échecs ? Il lui proposa une partie qu'elle accepta tout en l'avertissant de son faible niveau. Elle était en effet une piètre adversaire. Obligeant, il lui vint en aide et se moqua gentiment de son inattention à la manipulation des pièces. Il la questionna sur sa vocation d'infirmière, ses buts dans l'existence, et elle lui répondit avec concision et prudence, pesant ses mots mais en cours de la conversation, elle lâcha le mot : amitié.

"L'amitié n'existe pas. Ce sentiment n'évoquait rien pour lui. C'est soit de l'amour, soit de l'homosexualité, constata-t-il d'une voix neutre, baissant la tête.

– Comment ! Vous n'avez donc pas d'amis ?"

Le regard dans le vague, l'esprit de Yann s'évada le déconnectant du présent. Sa tignasse noire retombait en partie sur son front et lui balayait le visage. Émergeant soudain de son monde autistique, d'un mouvement brusque, il rejeta en arrière sa chevelure et la fixa avec une moue blasée.

" Non. Lorsqu’on aime quelqu'un du sexe opposé, cela s'appelle de l'amour et lorsque c'est quelqu'un du même sexe, c'est de l'homosexualité.

– De l'homosexualité… !"

Une lueur amusée zébra sa prunelle sombre. Machinalement, il se saisit du fou noir et le tourna entre ses doigts.

"Sais-tu que les échecs ont été inventés en Inde pour distraire un roi ? La reine n'existait pas, elle n'est apparue qu'au Moyen Âge.

– Ah, tiens, quelle galanterie !"

Sarah usa de la plaisanterie pour ne pas montrer que ce brusque changement de sujet la décontenançait.

" Les pièces étaient différentes : fantassins, chevaux, char pour la tour, éléphant pour le fou et vizir pour la reine, cita-t-il d'un ton monocorde sans ciller.

– Un vrai jeu guerrier avec son vocabulaire adéquat : tournoi, adversaire, attaque, vainqueur, vaincu.

– L'homosexualité, c'est la peur du sexe opposé, la recherche d'une personne du même sexe qui nous comprenne. D'ailleurs ce n'est qu'une histoire de baise et de baisés. Il posa sa pièce triomphalement. Échec !"

Jetant un regard à sa montre, il se leva. C'était l'heure de la distribution des traitements avant le dîner.

Qu'elle ne croie pas la partie finie. Elle ne faisait que commencer !...



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Published by roman-noir-de-blouse-blanche - dans Extraits
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commentaires

devis mutuelle 17/09/2012 08:38

ce petit extrait m'a donné l'eau à la bouche

roman-noir-de-blouse-blanche 03/07/2013 17:13



Bonjour,


Une nouvelle que vous attendiez : la suite des aventures de Sarah, l'héroïne de "Trouble miroir" est programmée pour la 1ère quinzaine d'octobre. Titre : "Au-delà des impressions". Si
vous êtes sur Facebook, vous pouvez rejoindre ma page Facebook " Trouble miroir" qui vous donne exclusivement des infos sans être envahie d'autres emails.  Bien cordialement, Anita
Baños-Dudouit



mutuelle 23/03/2012 14:56

Ce roman noir est à la fois éducatif. ça permet d'en savoir plus sur la psychologie.

roman-noir-de-blouse-blanche 24/01/2014 10:43



Bonne année 2014 - Je vous annonce la  parution de "Fausses impressions" -  suite du roman "Trouble miroir" - lire extrait et résumé sur le blog. Bien cordialement. Anita



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  • Papier et crayon ne me quittent pas - l'inspiration, fille des airs, ne se programme pas. L'écriture est une passion depuis toujours - Etre publiée, un rêve qui a rejoint la réalité.
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