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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 17:27

Chapitre 1 - PARI INSENSE

C’est presque à regret que je quitte la chaleur des salles de l’hôpital Sainte Marie. Après avoir enfoncé mon bonnet de laine jusqu'aux oreilles sur mes cheveux longs pour affronter la froidure de février, je passe la grille du portail, hésitant sur la direction à prendre. Bifurquer vers le foyer des Infirmières, situé non loin du centre ville de Kremlin-Bicêtre, c’est retrouver la solitude de ma chambre, une option qui ne me tente guère, surtout après une journée de travail éprouvante. Le premier décès d’une patiente depuis ces trois mois de stage me laisse un sentiment d'impuissance. Si je savais à quoi m'en tenir en revêtant l'uniforme d’infirmière, je ne peux pas rester indifférente devant l'inéluctable et je doute fort de réussir un jour à m'endurcir comme me l’assure la surveillante du service de Médecine générale.

J’éprouve soudain une folle envie de m'amuser pour oublier momentanément la précarité de la vie. Il me faut m'étourdir de rire, de musique et d'amitié. Résolue, je me dirige vers la bouche du Métro. Une demie heure après, j’émerge à Paris, face à l'Arc de Triomphe, aspire l'air frais puis me dirige vers le dancing Hoche. Je dépasse la billetterie pour me présenter directement à l'entrée de la salle et pénètre sans autres formalités qu'une poignée de main à José, le videur. Dans la semi pénombre, je me fraie un passage jusqu'à la table près du podium, celle réservée aux membres de l'orchestre et à leurs amis.

Le dancing résonne aux accents langoureux de la voix du chanteur Mario Pop ponctués par les roulements lancinants de la batterie, les vibrations synthétiques de la guitare et de l'orgue électronique des musiciens du groupe Les Flammes. Les amplis à pleine puissance martèlent les tympans, le rythme de la lumière irradie les corps en mouvement.

Je cherche des yeux la silhouette élancée de Fatima. Je la découvre le regard rivé vers le podium buvant les paroles du chanteur. La bonne humeur coutumière de mon amie saura me réconforter. Nous avons usé nos jupes sur les mêmes bancs du collège et si notre chemin professionnel a bifurqué, elle a poursuivi dans le commercial, nous continuons à nous fréquenter et nous retrouvons tous les samedis soirs dans ce dancing depuis qu’elle est tombée amoureuse de Mario. Son aîné de huit ans, il est natif des îles du Cap Vert comme elle, sa famille, ses amis et tant d'autres venus s'exiler pour fuir la misère. Après des tournées musicales aux quatre coins du globe, il tente sa chance à Paris.

Mon apparition insolite, un dimanche après-midi, illumine son regard noisette. Nous nous embrassons. Tout en répondant du bout des doigts au baiser que Mario m’envoie du podium, je lui narre le triste événement qui m'amène. Si Fatima, cheveux noirs mi longs légèrement ondulés, possède la peau claire et les traits fins des portugaises, Mario avec sa peau sombre affiche de nettes origines africaines. Athlétique quoique mince, à l'aise du haut de son mètre quatre-vingt, la tête auréolée d’une masse de cheveux crépus, il rayonne la sympathie et la sérénité, s'attirant l'admiration des hommes comme des femmes. Debout devant le micro, les mouvements souples de son corps, moulé dans un costume lamé blanc, rappellent la lascivité d'un grand du rock. A vingt ans, Fatima connaît les joies de l'amour partagé tandis qu’au même âge je poursuis la quête de l’âme sœur. Ce travers romantique est sans doute le résultat des lectures de romans-photos que j’ai dévoré adolescente chez ma grand-mère maternelle ou bien lorsqu’enfant elle me berçait avec des histoires d’amour éternel de princes et de princesses. Vivre dans une famille unie m‘a confortée dans la poursuite de cet idéal. J’attends donc l’élu du grand A, celui qui n’égratignera pas mon petit cœur et partagera mes aspirations sentimentales. A celui-là seul, je me suis promis d’offrir ma virginité. Dragueur impénitent, collectionneur compulsif, s’abstenir. Je les repère immédiatement et les fuis aussi vite. Ce type là doit être rare, déjà en bonnes mains ou pas pressé d’abandonner sa liberté. Je patiente mais je trouve soudain le temps long en voyant mes copines en couple, mariées ou presque.

De la table en face, Luis Da Silva, le père de Fatima et l’organisateur de ces prestations, me salue attirant mon attention sur son compagnon, un beau ténébreux d’une trentaine d’années au visage vaguement familier. Il me dévisage avec intérêt et insolence. La déflagration percutante de son regard posé sur moi m’atteint de plein fouet. Est-ce imputable à sa beauté d’homme du sud ou au magnétisme qu’il dégage ? La foudre vient de me frapper. Pas possible ! Comment expliquer autrement le grésillement, les turbulences, les spasmes qui secouent tout mon être.

L'inconnu murmure à l'oreille de Luis. Le souffle coupé, je les vois se lever et, ajoutant à ma confusion, se diriger vers notre table.

– Alicia, mon ami Mike souhaite faire votre connaissance.

Luis me présente comme l’amie de sa fille.

– Enchanté ! dit le dénommé me serrant la main tout en m’enveloppant de son regard bleu incandescent. Je ne vous ai jamais vu ici. Est-ce la première fois ?

– Oui, non. Je ne hante ce lieu que le samedi soir, plaisanté-je pour masquer mon émotion.

Il est irrésistible ! Si j’étais un glaçon, je serai déjà une flaque d’eau.

– Ce changement de programme est l'heureux hasard qui me permet de vous rencontrer. Nous aurons donc l'occasion de nous revoir.

Cette promesse susurrée d'une voix à l’accent étranger assortie d'un sourire désarmant achève de me subjuguer. Les deux hommes réintègrent leur place. Mike ne me prête plus attention et j’en éprouve déjà de la déception. Me voilà à m’imaginer qu’un homme aussi séduisant va s'intéresser à ma personne. Le coup de coude décoché par Fatima me tire de ma langoureuse rêverie. Celle-ci m'interroge en vain depuis une bonne minute.

– Holà Alicia ! Je vois que ce diable d'homme t’a ensorcelée. Tes yeux jettent des étoiles. Je ne te savais pas fan à ce point de Mike Nicosy ! me charrie-t-elle avec malice.

– Fan ? Pourquoi fan ?

– Mais d'où sors-tu ? Tu n’as pas reconnu la nouvelle star des Box Offices, la coqueluche des midinettes ! Depuis ses prestations triomphales à l'émission télévisée La chance aux chansons, sa photo fait la couverture des magazines et ses disques battent le record des ventes. D'ailleurs, Mario vient d'ajouter l’un de ses tubes à son répertoire. Un succès, tu verras.

– Oui, effectivement, j’ai entendu mes collègues en parler. Tu sais, ces temps-ci, je suis un peu déconnectée des informations peoples. Je feuillète plus souvent les revues médicales et mes cours d'anatomie. Quant à la télévision, les chambres du foyer n'en possèdent pas.

– Sans blague, tu veux dire qu’il t'a plu pour lui-même, sans son auréole de célébrité.

– Quelle importance ! Célèbre ou non, cet homme reste inaccessible. Je ne peux pas être son genre de femmes. Mes imperfections physiques sont trop évidentes : certaines rondeurs quand la mode est aux femmes minces, les cheveux châtain et raides que je m'obstine à vouloir garder longs, la bouche trop grande, le nez pas assez fin, les yeux… Non, mes yeux noirs en amande bordés de grands cils sont encore ce que j'ai de mieux.

– Oh, le vilain canard que voilà, désabusée d'avoir admiré un beau cygne ! se moque-t-elle ne me prenant pas au sérieux. Il a pourtant demandé à mon père de t’être présenter.

– Oh, il a simplement voulu se rendre compte de plus près. Tu me baratines ! Une star incognito à la salle Hoche, c’est impossible, ce n’est qu’un sosie.

– C’est ce qu’il prétend évidemment. Il déplore que son compte en banque ne soit pas aussi bien garni. Il s'appelle Nikos Andrésis mais pour tous, ici, c’est Mike. Il serait employé dans une agence de voyage. Avoue que la ressemblance est troublante et ajoute du mystère au personnage, un atout supplémentaire dont il use auprès des filles. Célèbre ou pas, elles lui tombent dans les bras, il n’a que l’embarras du choix. Tu auras l'occasion de le voir à l'œuvre. Il change de partenaires comme de chemises. Je te préviens. Il est dangereux. Cœurs sensibles s’abstenir ! C'est le genre d'homme que l'on ne présente pas à une amie.

– Merci du conseil. Je n’apprécie pas les séducteurs et ils s’en rendent compte très vite. Et toi, as-tu succombé à ses appâts ?

– Certainement pas ! s'offusque-t-elle. Je suis fidèle. Avec Mario c'est du sérieux, du durable. Et baissant le ton : il m'a demandée en mariage.

– Wouah ! Super ! A quand les réjouissances ?

– Début avril. Nous t'avons choisie comme témoin, si tu acceptes.

– Avec la plus grande joie, veinarde !

Les lumières de la salle se tamisent tandis que s'égrènent les premiers accords langoureux de Laisse-moi t'aimer. Le dernier tube de Mike Nicosy est accueilli par le cri aigu des filles. Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil furtif vers la table de mon éphèbe. Je l’imagine qui se lève, se dirige vers ma table pour m’inviter. N’importe quoi ! Je détourne la tête pour observer l’enlacement des couples de danseurs. Ce diable d'homme doit lire dans les pensées car j’entends l’intonation chaude de sa voix vibrer près de mon oreille « Voulez-vous danser ? » Autant demander à un assoiffé s’il veut de l’eau. Le regard bienveillant, il me domine de sa haute stature. J’ai toujours craqué pour les hommes grands. Ils m’apparaissent protecteurs comme lorsque, petite, mon père me guidait, me réchauffait la main en la maintenant dans sa poche de manteau. Les deux hommes possèdent quelques ressemblances. Sur les photos de mon père au même âge, c’est l’homme du sud, aux cheveux noirs crantés, mince, de taille moyenne, avec un charme latin qui a conquis ma mère originaire du Nord. Les hommes qui m’attirent lui ressemblent, très freudien.

Tirée de mon rêve éveillé, sidérée, je le suis sur la piste pour un slow irréel. A une distance très proche, il me tient par la taille, moi par les épaules. Sur mes joues, mes mains, je ressens le frôlement de ses cheveux sombres, sous mes paumes le satiné de sa chemise violette. Par le col entrouvert émergent quelques poils insolents en une vision terriblement sensuelle, mes narines s’enivrent de l'odeur du vétiver de son after-shave. Je flotte en pleine extase. Jamais une telle béatitude ne m’a ainsi transportée. Non ! Aucune autre n'a atteint cette intensité. Mes sages résolutions pointent aux abonnés absents jusqu’à ce que l'avertissement de Fatima émerge à mon esprit : Un homme dangereux. « Alicia, descend de ton nuage ! » me reprend-t-on souvent, c’est vrai que je suis de nature rêveuse. Je dois me reprendre et brider immédiatement mon emballement romantique pour déjouer la tentation que représente ce genre d’homme qui m’expose à souffrir. C'est alors que germe l’idée téméraire d'inverser les rôles s’il aspirait à m’épingler à sa collection de trophées. Je souris intérieurement à ma folle prétention de vouloir piéger un séducteur aguerri, de le battre sur son terrain en contrecarrant ses projets. Quel étrange pouvoir possède-t-il pour que je sois aussi attirée par lui que si farouchement déterminée à le combattre ! Ne vais-je pas perdre ce pari insensé ? Non ! Tout du moins, je ne serais pas une proie facile.

La semaine m’a paru interminable. Envahie par une léthargie intellectuelle, mes cours d'anatomophysiologie se sont terminés en de nébuleuses rêveries. Je n’arrête pas de ressasser ma rencontre avec l’homme le plus irrésistible qu’il m’ait été donné de rencontrer, comme sorti des magazines. Les maladies cardiovasculaires, les méningites cérébro-spinales et tant d'autres troubles plus déprimants les uns des autres m'indifférent subitement et ne réussissent pas à ternir ma béatitude. Mariette, ma collègue élève infirmière, comble mes absences en me passant ses notes. Cette jolie méridionale, brunette aux cheveux mi-longs bouclés, d’allure sportive, au tempérament énergique, peste chaque fois qu'on lui trouve l'accent chantant. « Ce sont les parisiens qui ont l'accent pointu, assurait-elle ». Venue à Paris pour ses études, dès son diplôme en poche, elle regagnera sa Provence natale. Je ne lui ai encore rien dit de ma rencontre extraordinaire. Je veux savourer en secret cette délicieuse utopie quoique ma raison m’incite à ne pas m’emballer si vite.

Pour cette soirée tant attendue, je m'habille d’une robe courte forme princesse en velours rouge, bas résille et escarpin daim noirs, me maquille les yeux et les lèvres, j’accroche de grands anneaux dorés à mes oreilles. Au dancing Hoche, je rejoins très tôt mes amies. Assise en position stratégique, face à la porte d'entrée, je guette l'arrivée de Mike. Mon intuition me dit qu'il va venir. L'anxiété me gagne de minute en minute. J’écoute d'une oreille distraite les propos de Julia, la cousine de Fatima, une frêle jeune fille, brune typée, souriante et pleine d’humour, surprise par son ton soudain acerbe lorsque se profile la silhouette élégante de Mike.

– Tiens, voilà notre prédateur sur son terrain de chasse !

Malgré mes fermes résolutions, un long frémissement me parcourt tout le corps. Je détaille la sveltesse de son corps valorisée par un costume noir au pantalon moulant, sa veste ouverte sur une chemise de satin rouge au col entrouvert. Ses cheveux bruns foncés mi-longs crêpés à la dernière mode, séparés souplement par une raie médiane, moutonnent sur ses épaules carrées. Dans la symétrie parfaite du visage à la mâchoire carrée, la bouche pulpeuse accuse un pli légèrement moqueur, le teint hâlé accentue l'éclat saphir du regard. Sa démarche souple et décontractée est ralentie par les embrassades de ses innombrables adoratrices. L'aisance blasée avec laquelle il accueille ces assauts m'agace. Je souris intérieurement à ma prétention de le séduire sans lui livrer mon cœur en pâture, une gageure comme un défi excitant, un goût du risque inhabituel contraire à ma nature posée.

Notre table est la dernière de son périple. Il embrasse Fatima, ses cousines.

– Je vous avais promis que l'on se reverrait ! murmure-t-il le regard caressant me serrant la main.

– Tiens, tu viens le samedi soir, maintenant, les dimanches ne suffisent plus à ta chasse ! remarque Julia avec aigreur, le regard sombre.

– Les habitudes sont faites pour être changées ! D'ailleurs nul ne s'étonnera de mon inconstance, n'est-ce-pas ?

– Pour ça non ! La fidélité n'est pas l'une de tes qualités.

– Exact, chérie, mais n'en ai-je pas d'autres ? réplique-t-il d’un ton provocateur, le regard pétillant de malice.

Avec une moue dédaigneuse, Julia hausse les épaules et détourne la tête. Mike poursuit son chemin. Une telle animosité de la part de la douce Julia m’intrigue.

– Tu n'as pas l'air de le porter dans ton cœur ?

– Ce dragueur, ce macho, certes non ! Si j'ai un conseil amical à te donner, fuis-le comme la peste ou soit aussi blasée que lui !

– Décidément, il ne laisse personne indifférent, tu es la seconde à me donner ce conseil.

Je me garde bien d'émettre que je pourrais être à l'origine de la modification de ses habitudes. Un événement plus que flatteur dont je m’étonne cependant.

Notre partie est commencée même si pour l'instant, il me laisse du répit. Nos regards se croisent sans qu’il ne m'invite de la soirée, me préférant une blonde pulpeuse, peu farouche, au rire de gorge exaspérant. Après quelques tours de piste, ils disparaissent. Pour eux, comme le souligne avec dédain Julia, la soirée se finira entre des draps ou sur une banquette de voiture.

Vers les cinq heures du matin, la salle se vide, les musiciens rangent leur matériel. Mario me raccompagne avec Fatima dans l’Alpine Renault rouge décapotable, sa dernière acquisition.

– Pourquoi ta cousine Julia déteste-t-elle tant Mike ?

– Oh ! C'est de l'histoire ancienne. Ils se sont fréquentés un mois, date affectionnée par Mike, laps de temps qu'il met à se lasser d'une conquête. Le malheur a voulu que Julia s'éprenne sérieusement de lui. Tu devines la suite. Rien de tel pour faire fuir notre séducteur. Depuis qu'elle s’est fiancée avec Miguel, le batteur, la cicatrice se referme. Je te l'ai dit, Mike est un bourreau des cœurs.

– Pourtant, vu les embrassades qui ponctuent ses arrivées, il reste populaire. Toutes ses conquêtes ne le haïssent pas apparemment.

– Ah, celles-là ! Comme lui, elles ne recherchent que le plaisir d'une relation passagère. Inscrire le ténébreux Mike à leur palmarès est valorisant.

– Voyons les filles ! intervient Mario, ne soyez pas aussi intransigeantes avec ce beau mec. Il a des torts mais il n'est pas à envier. C'est un loup solitaire.

– Voilà bien là un exemple de solidarité masculine ! rétorque Fatima haussant les yeux et les épaules.

Malgré l’heure tardive je ne trouve pas le sommeil. Mes pensées spéculent tout azimut, ressassant les paroles de Mario. « C’est un loup solitaire ». Changer de partenaire sans discontinuer n'est évidemment pas un signe d'équilibre sentimental. Mike recherche-t-il vainement le bonheur ou s'abrutit-il de sexe comme d'autres d'alcool ou de drogues ? Un tel papillonnage masque-t-il une blessure secrète ? Le voyant rouge de ma raison m'avertit du danger d’attendrissement qui me menace. Cette empathie affaiblie celles qui laissent libre cours à leurs instincts protecteurs. Si je n’y prends pas garde, je vais bientôt le plaindre, l'excuser, et qui sait jusqu'où mènera ma compassion.

Les samedis suivants assemblent de nouvelles pièces au puzzle du mystérieux Mike. Son inconstance démontre qu'aucune femme, jusqu'à présent, n'a su trouver le chemin de son cœur, celui que j’aimerai atteindre au-delà du labyrinthe inextricable de ses vagabondages sentimentaux. Seul l'attrait charnel le pousse de bras en bras. L'attitude distante et indifférente qu'il adopte avec moi dément les promesses du premier jour et ne favorise pas mon projet. Stratégie d’affût du prédateur qui observe sa proie de loin avant de s’approcher ? Ce soir là, enfin, Mike rejoint notre tablée. Tandis que mes amies évoluent sur la piste de danse, il privilégie notre conversation. Tout ce qui évoque ma profession d’infirmière, mes études, mes stages, l’intéresse. Adolescent, il rêvait d’être médecin de campagne comme l’un de ses oncles. Confidence rare car si j’essaie d’approfondir son histoire familiale, il se referme comme une huître. Me laisser parler lui évite de se livrer. Pas question de le brusquer.

– Alicia, appelle-moi Nikos, mon prénom. Mike c’est pour les autres, dit-il l’air soudain grave.

Sa requête m’enchante. Waouh ! Cette distinction me différencie des autres. J’en conclue qu’avec moi il ne veut pas jouer le substitut du chanteur, le séducteur intempérant et volage, qu’avec moi il veut être lui-même.

Un mois s’est écoulé depuis notre première rencontre et je m’interroge toujours sur la réalité, le devenir de notre relation. J’ai pu constater que sa réputation de séducteur n’est pas usurpée. Il emballe ses conquêtes rapidement, sans passer par la case flirt. Que cherche-t-il auprès de moi qui ne possède ni l’atout physique ni l’appétence sexuelle qu’il privilégie ? La simple amitié car il ne semble pas enclin à me faire des avances, conserve une attitude déférente qui me satisfait autant qu’elle m’intrigue. En ne laissant rien transparaître de l'attrait qu'il exerce sur moi, j’ai désamorcé ses appétits ravageurs. Pour me démarquer des filles faciles qu'il fréquente, j’ai clairement émis ma désapprobation d'être considérée comme un objet de plaisir. Depuis qu'il a raccroché sa panoplie de séducteur au vestiaire une agréable complicité s’est instaurée. Je provoque toujours cet effet là sur la gente masculine. Ma sincérité, ma spontanéité, ma capacité d’écoute, la met en confiance. Je suis la bonne copine à laquelle confier ses aspirations sentimentales, m‘entraînant parfois dans un rôle d’entremetteuse. Si cela m’a comblée, amusée jusque là, je le déplore à présent car je crains de finir célibataire et vierge, de ne jamais connaître la passion, l’amour, de ne jamais construire la famille à laquelle j’aspire.

Je suis consciente que le côté chaste de nos échanges me préserve aussi de la désillusion d'un amour non partagé. Comment définir alors les joutes ambiguës qui nous opposent parfois, aimable badinage au goût acidulé de bonbon ? Ainsi, lorsque nous dansons avec des partenaires différents, Nikos serre ostensiblement sa cavalière me décochant des clins d'œil provocants au passage qui me donne l’impression de vivre le roman sulfureux Les liaisons dangereuses. L’aurait-il lu ? Je le nargue, je le toise d’un regard hautain vaguement apitoyé. Ce manège de connivence m’attire le mécontentement de ses partenaires qui dardent sur moi leurs regards sombres, agrémentant notre divertissement. Aurions-nous des affinités perverses avec la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont ? Sauf qu’à l’opposé de cette intrigante j’éprouve de la compassion pour ces pauvres filles qui ne sont qu’un pion sur l’échiquier d’un séducteur. Qu’y gagnent-elles ? Assouvir quelques heures de plaisir entre ses bras, la fierté d'avoir couché avec un mec hyper sexy, à l’image de leur idole, qui s’en lasse aussitôt possédées. Un corps n’est rien sans l'âme qui l'habite. Pour moi, la tendresse, la complicité, la confiance, le respect, sont indissociables de toute relation durable. Cependant dans la perspective d'un flirt avec Nikos, je doute qu’il existe d'autres compromis que d'accepter ses règles du jeu perverties, jeu qui fait plus de perdants que d’ex-æquo.

A l’idée d’une telle concession, ma raison et ma fierté se révoltent. Comme Julia je risque d’en souffrir un jour car malgré mes prétentions de maîtrise sentimentale, moi aussi j’ai succombé au charme sulfureux de Nikos et à l’engrenage de l’envoûtement. Où puiser la force de résister, de taire la frustration de ses départs, de ses absences ? Ma résistance faiblit graduellement. Les dés sont lancés. Le choix n'est plus possible. L'a-t-il jamais été ? Un mot, un geste de lui me fera capituler. Je me sens comme un fruit mûr prêt à tomber dans sa main. Quand et comment serais-je consommée ? Mon seul salut est qu’il m’épargne des forces de la passion en choisissant de privilégier notre camaraderie.

Qui eut cru que je deviendrais assidue aux émissions de variétés, rejoignant le fan club de Mike Nicosy devant le téléviseur du foyer des infirmières ! La ressemblance du chanteur avec Nikos est ma motivation secrète, que seule partage Mariette depuis que je l’ai mise dans la confidence. L’hypothèse que Nikos et le chanteur ne soit qu’une même personne alimente mes discussions avec Mariette.

– Certains éléments de leur vie offrent des similitudes troublantes : l’âge, vingt-huit ans, le signe astrologique du Scorpion et l’origine chypriote. Nikos s’en défend, évidemment.

– Allons, pourquoi une célébrité telle que Mike Nicosy se complairait à fréquenter un banal dancing, même pour en faire son terrain de chasse, alors qu’il peut profiter des fastes et des cœurs du Tout-Paris ? affirme-t-elle avec le bon sens qui la caractérise.

– A moins qu’il ne recherche l’anonymat de ses débuts de chanteur d'orchestre dans une taverne de Nicosie avant d’être découvert par un imprésario français.

Ce soir là, dans la quiétude de ma chambre, la voix vibrante de crooner de Mike Nicosy s'écoule des haut-parleurs de la radio que j’écoute les yeux clos, au rythme des balancements du rocking-chair : "… sans amour, je resterai seul ..., sans ami pour trahir, sans amour pour souffrir... je ne sais plus aimer ...". L’intonation mélancolique et sensuelle parcoure mon corps de longs frissons et vrille mon âme. Une telle détresse transpire de ses paroles.

Mariette toque à la porte et entre. La pile de cahiers qu’elle tient en main me ramène à la réalité du prochain contrôle d'anatomo-pathologie.

– Oh ! Je te dérange. Tu oses dormir sur du Mike Nicosy ! me titille-t-elle. Ses goûts musicaux penchent uniquement vers les grands du rock : Johnny Halliday, Elvis Presley, les Beatles, les Rolling Stones, choix que je partage également.

Elle marque un temps d'arrêt sur le seuil de la pièce plongée dans l'obscurité.

– Non, je rêvasse. Allume ! J'apprécie d’écouter la musique ainsi. Elle m’emplit littéralement. Selon toi, Mike Nicosy est-il heureux ?

– Sans doute l’a-t-il été au début de sa carrière, grisé par le succès, moins à présent, à en juger par la nostalgie de ses chansons. Idolâtré, il se retrouve seul, angoissé par cette foule en délire, exigeante, jamais rassasiée, à laquelle il est asservi. Je n’aimerai pas être à sa place. Pour vivre heureux, vivons caché ! dit-elle citant le dicton et s’asseyant en tailleur face à moi.

– Il est vrai que son ascension a été fulgurante au sommet des hit-parades. Son charisme personnel, son charme exotique autant que ses capacités vocales exceptionnelles ont d’emblée subjuguées les midinettes françaises. Il ne se passe pas une semaine sans que les magazines spécialisés ne parlent de lui. Comme toutes les stars, il est épié jour et nuit, suivi dans tous ses déplacements par les paparazzis, poursuivi par ses fans. Son apparition, son moindre sourire les plongent dans l'hystérie. Dur métier ! L'envolée vers les cimes du succès réserve parfois de cruelles retombées qui n'épargnent pas les êtres fragiles, les paumés. Chemin plein d'embûches où nombreux trébuchent pour ne plus se relever. La rançon à payer au succès s'avère le plus souvent exorbitante. Le monde du show business est généreux d'exemples.

– Quel panégyrique ! Echappera-t-il au destin tragique des idoles ? réplique-t-elle lugubrement.

Souhaitez-vous lire la suite ?

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 14:26
le livre à Sézanne

Réussite du 1er salon du livre organisé par la librairie HEMARD -

le livre à Sézanne
le livre à Sézanne
le livre à Sézanne
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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 14:25

Salon-Franqueville---Didier-Fossey-Anita-jpgaffiche - polar FranquevilleP1090556.JPG Un salon chaleureux où mon roman a trouvé son public. J'y ai retrouvé le polardeux Didier Fossey.

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 14:15
Fantastique - polar (1ère année)
Fantastique - polar (1ère année)

Mes deux romans noirs y seront présentés en dédicace samedi 21 et dimanche 22 mai 2016. A vous y voir si vous passez par là.

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 08:53
Festival du Roman Féminin

Une journée dépaysante dans l'univers de la romance. Genre décrié mais qui existe pourtant et bénéficie d'un public fidèle, communautaire parfois. il est bon de constater que l'Amour est toujours un lien puissant dans le cœur des femmes et malgré le féminisme, le mâle viril,accessible qui cache un cœur tendre est toujours source de fantasmes surtout chez les anglo-saxonnes. Les françaises seraient plus contemporaines. La littérature fleur bleue a évolué en érotisme soft et hard, SD comme dans "50 nuances de Grey" et autres. On y retrouve aussi du fantastique, fantasy avec des terriennes amoureuses d'aliens, vampires.... Harlequin s'est adapté et d'autres éditions J'ai lu - Milady romance - Addictives - Cyplog - la plupart des collections éditent des séries.

J'assistais à ce premier festival en tant que nouvelle auteure présentant ses romans pendant une heure, à l'ouverture - Ceci grâce à Agnès, l'une des organisatrices et blogueuse - et en tant que visiteuse. J'y ai entraîné Marie, une nouvelle amie auteur qui cherche un éditeur (je connais ! Une aventure qui n'est jamais terminée surtout lorsque l'on change de style littéraire) de toutes façon mes romans noirs, psychologiques, flirtent avec le romantisme même s'ils s'adaptent aux salons polars, la relation humaine, l'analyse des passions étant à la base de mon inspiration.

L'espace St Martin, près de Beaubourg, était pour me plaire. Déco égyptienne, noms des salles évocateurs : Karnak, Louxor, Dendérah. Celles qui ont évité les escaliers ont raté au 2ème étage les deux imposantes statues de pharaons sur leur piédestal gardant la porte d'un temple. Tout y était donc pour passer une journée agréable.

Dès l'entrée, les visiteuses étaient chouchoutées avec la remise d'une sacoche noir spécial salon aux lettres dorées contenant deux romans et pleins de petits cadeaux dont 8 tickets pour bénéficier de livres gratuits à se faire dédicacer par l'auteure de notre choix. La plupart venaient d'Amérique, Canada, Australie, les autres de France. Les éditeurs sponsors ont été généreux.Certaines conférences en anglais étaient frustrantes, toutes les intervenantes ne parlant pas le français mais la traductrice assura et la communication gestuelle fit le reste.

Le thé, café étaient à volonté avec des pâtisseries. j'ai apprécié le thé aux fruits rouges sucré à la noix de coco. A l'an prochain, j'espère.

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 18:27

Pour commander les ouvrages :

"Trouble miroir" - 167 pages : 15€

"Fausses impressions" - 244 pages : 15€

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 16:40
Librairie La curieuse - Argentan
Librairie La curieuse - Argentan

13 mars - Méry sur Oise sur le stand Lélia

20 mars - Berdhuis (Orne)

26 mars - dédicace Polar de Pâques Librairie Argentan (Orne)

1/2 avril - salon du livre Auchan Brétigny s/Orge

21 avril - salon romantique - espace St Martin- Paris 3e -9/10h présentation mes romans noirs

24 avril - Romilly sur Andelle (Eure)

30 avril - polar - Nogent sur Oise - médiathèque

21/22 mai - Imajinère Curnonsky - Angers

28 mai - salon polar Eaubonne - 15h/20h

12 juin - Sézanne -

25 juin - La Verrière (78)

10 juillet - Cormeilles (Eure)

14 juillet - Thiron Gardais (Perche)

18 septembre - Artonges

13 novembre -Rambouillet

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31 août 2015 1 31 /08 /août /2015 19:16

Lire l'article de mon interview pour l'hebdomadaire "Nous Deux" et le bimensuel "Nous Deux, vos histoires" en 2015 reprit et publié le lundi 31 août 2015 sur le site www.infirmiers.com

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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 19:50

Parution dans la presse paramédicale. Dans ce livre s'imbriquent un suspense autour d'oeuvres de Monet détruites dans un coup de folie, le doute qui met à rude épreuve  la fragilité psychologique de l'infirmière. Confrontée, à son tour, au travail du deuil, elle se retrouve plongée entre fantasme et réalité. Vaincra-t-elle ses démons ? Sont-ils réels ou fictifs ?

 

 

 

 

Infirmière magazine présente "Fausses Impressions"
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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 09:30

L'histoire de cette relation pathogène débutée autour d'un jeu d'échecs m'a inspiré le roman "Trouble miroir" -  Elle  a été remarquée par France 2 pour participer à l'émission "Toute une histoire" de Sophie Davant -

Le thème noir ne correspondait pas à l'émission envisagée mais le dossier reste sous le coude. A suivre...

trouble miroir couv web

trouble miroir couv-verso

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  • : Romans noirs psy inspirés par mon expérience d'infirmière au CHS de Villejuif, suspense autour du peintre Claude Monet en sa propriété, jardins de Giverny.
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  • Papier et crayon ne me quittent pas - l'inspiration, fille des airs, ne se programme pas. L'écriture est une passion depuis toujours - Etre publiée, un rêve qui a rejoint la réalité.
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